L’AGOA est un « franc succès »

Tuesday, August 17 2010

Joe Lamport

Il y a dix ans, les Etats-Unis lançaient la Loi sur la Croissance et les Possibilités Economiques en Afrique. L’un des principaux artisans de la Loi, Rosa Whitaker, Président-directeur Général du Whitaker Group, a été la première à occuper le poste de  Représentant américain adjoint au Commerce extérieur pour l’Afrique après que le Congrès américain a promulgué l’AGOA. Au moment où l’on célèbre le dixième anniversaire de la loi,  Tradewinds a demandé à Mme Whitaker son opinion au sujet de l’incidence que la loi avait eue sur le commerce entre les Etats-Unis et les pays africains éligibles à l’AGOA.

Rosa Whitaker fut le premier Représentant américain adjoint au commerce extérieu
Rosa Whitaker fut le premier Représentant américain adjoint au commerce extérieur pour l’Afrique.
Tradewinds : Cela fait 10 ans que l’AGOA est entrée en vigueur. Quelle est votre évaluation d’ensemble de son impact ? Qu’est ce qui concrètement montre le mieux son succès ?
Rosa Whitaker : C’est un franc succès à mon avis. A-t-elle été une panacée pour tout en Afrique ? Non, elle n’a pas été conçue dans ce sens. Mais le retour sur investissement a été extraordinaire. Cela coûte très peu au contribuable américain – environ 2 millions de dollars par an. En moins d’une décennie, les exportations en provenance des pays éligibles à l’AGOA ont  augmenté de plus de 300%, passant de 21,5 milliards de dollars en 2000 à 86,1 milliards de dollars en 2008, bien que les exportations aient baissé en 2009 pour passer à 46,9 milliards de dollars à cause d’une chute des exportations d’hydrocarbures en raison de la récession. L’AGOA  a permis la création de plus de  300 000 emplois en Afrique, particulièrement dans des secteurs tels que l’habillement qui profitent aux femmes. Certains diraient que ce sont essentiellement les hydrocarbures, toutefois aucune initiative commerciale ne peut changer le paradigme que le pétrole est depuis 10 ans la principale exportation en provenance de l’Afrique. Les exportations non pétrolières ont augmenté depuis 2007 pour passer à 28 milliards de dollars.

 

TW : Vous avez été un artisan de l’AGOA. Quelle est l’histoire de l’AGOA et comment s’intègre t-elle dans la politique américaine à l’égard de l’Afrique?
Rosa Whitaker : L’AGOA représente la toute première loi commerciale en faveur de l’Afrique. Elle a élargi notre politique au delà de l’aide – l’aide est importante, elle a un rôle à jouer. L’AGOA a permis d’avoir une politique plus complète des Etats-Unis à l’égard de l’Afrique pour inclure l’aide, la diplomatie et le commerce. Tout au long de l’histoire, la composante commerce était absente. Cela a rendu la politique américaine à l’égard de l’Afrique plus solide et efficace. Nous avions un représentant adjoint américain au commerce extérieur pour toutes les régions du monde à l’exception de l’Afrique. Il n’existait pas de politique commerciale à l’égard de l’Afrique. L’AGOA a permis de créer un poste de représentant adjoint américain au commerce extérieur pour l’Afrique et j’ai eu l’honneur d’être la première à occuper ce poste. La naissance de l’AGOA a coïncidé avec celle de l’OMC. C’est en ce moment que les gens ont commencé à demander « Où sera l’Afrique ? Comment allons-nous nous assurer que l’Afrique suivra le courant dominant de l’économie mondiale ? »

TW : Les chiffres sont impressionnants. Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de l’impact de l’AGOA ?
Rosa Whitaker : Les exemples de réussite sont assez extraordinaires. L’AGOA a contribué à développer l’industrie automobile en Afrique du Sud. En 2000, les exportations de cette industrie s’élevaient à environ 148 millions de dollars ; ce chiffre était de 1,9 milliards de dollars en 2008. Les droits de douane pour les pièces détachées exportées vers les Etats-Unis étaient compris entre  18 et 25%. Lorsque ces droits de douane ont été éliminés pour l’Afrique, l’usine d’assemblage a été transférée en Afrique du Sud. Les exemples sont très nombreux. Le Lesotho exportait pour 139 millions de dollars de vêtements en 2000 ; il en exporte maintenant plus de 340 millions de dollars, ce qui représente une augmentation de 143%. L’industrie des fleurs coupées du Kenya s’est développée, les exportations sont passées de 34 millions de dollars en 2001 à plus de 240 millions de dollars aujourd’hui. Le Swaziland exportait 85 000 dollars de confiture en 2000 ; il en exporte aujourd’hui 1,6 million de dollars. Je peux citer beaucoup d’autres exemples.

TW : L’impact réel est beaucoup plus important, n’est-ce pas ?
Rosa Whitaker : Bien-sûr. Ce ne sont pas seulement des chiffres – il s’agit de familles, d’agriculteurs, une femme qui envoie ses enfants à l’école. L’AGOA n’a pas résolu le problème de la pauvreté. Elle  nous a fourni un modèle qui fonctionne. Il va sans dire que si vous avez un modèle qui fonctionne, vous devriez le consolider. L’AGOA a montré que le commerce et les entreprises sont parmi les meilleurs moteurs du développement économique et de la réduction de la pauvreté.

TW : Quels sont les problèmes auxquels fait face l’AGOA ? Que faut-il faire pour les résoudre ?
Rosa Whitaker : L’AGOA doit être élargie pour permettre des importations en franchise de douane et hors contingent de tous les produits en particulier les produits agricoles tels que le sucre et une gamme complète de produits transformés à base de cacao, outre les produits tels que l’éthanol qui ont été inclus dans le système tarifaire harmonisé américain depuis la promulgation de l’AGOA.

L’AGOA a permis d’accroître les exportations africaines vers les Etats-Unis mais n’a pas réussi à induire les investissements anticipés.  Les entreprises américaines qui investissent dans les secteurs en développement à forte intensité de main d’œuvre devraient bénéficier d’incitations fiscales pour être en mesure de rapatrier les bénéfices aux Etats-Unis en franchise d’impôt.   L’absence d’encouragement fiscal américain à l’investissement est la principale raison pour laquelle la Chine et d’autre pays sont en train de devancer les Etats-Unis en matière d’investissements et d’engagement en Afrique. Nous ne recommandons pas que les Etats-Unis subventionnent ses entreprises comme le fait la Chine, mais l’Amérique doit ouvrir son barème fiscal en vue de favoriser le développement en Afrique et d’accroître les possibilités offertes aux entreprises américaines dans la région.

Afin d’empêcher l’envoi de travailleurs étrangers dans les usines africaines, l’AGOA devrait favoriser la promulgation de lois locales qui exigent que les usines qui produisent des produits éligibles à l’AGOA emploient un certain pourcentage de citoyens africains.

TW : Certains ont proposé d’étendre les avantages de l’AGOA à l’ensemble des pays les moins développés. Que pensez-vous de cette idée ?
Rosa Whitaker : Le Cambodge et le Bangladesh exportent pour plus de 6 millions de dollars – ils font des progrès à pas de géant. Ils n’ont pas besoin de stimulation commerciale. Personne ne s’approvisionnera en Afrique si vous accordez les mêmes avantages à ces pays. Etendre  les avantages de l’AGOA à ces pays aurait des conséquences catastrophiques pour l’Afrique. L’AGOA est semblable à l’amorce d’un mécanisme de pompage en vue de développer des possibilités. Le Bangladesh et le Cambodge ont déjà atteint cette étape. Les préférences commerciales devraient constituer un moyen d’aider les faibles à atteindre un seuil. Les préférences commerciales ne concernent pas des pays mais des secteurs. Il est tout simplement injuste d’accorder à ces pays des préférences dans des domaines où ils sont déjà forts au détriment des pauvres. 

TW : Avec le début d’une nouvelle décennie, quels changements aimeriez-vous voir apportés à l’AGOA ?
Rosa Whitaker : Nous n’avons pas obtenu les investissements que nous espérions. Les exportations ont augmenté mais pas beaucoup d’investisseurs américains sont allés investir en Afrique. C’est la raison pour laquelle nous avons recommandé dans notre nouvelle proposition l’octroi d’incitations fiscales aux entreprises américaines qui veulent investir en Afrique. Les entreprises vont partout dans le monde à la recherche d’incitations fiscales.  Nous savons que les incitations fiscales constitueraient un catalyseur solide pour obtenir des investissements. L’AGOA doit en outre être quelque chose de permanent. Si j’étais un investisseur, je n’investirai pas dans quelque chose qui va disparaître dans cinq ans.

Les gens doivent également se souvenir qu’il ne suffit pas d’avoir un accès au marché. Cela ne constitue qu’une partie du puzzle. Les détracteurs considèrent l’AGOA comme étant un instrument politique qui doit s’occuper de tout. Mais l’accès au marché ne s’occupe pas de tout. Il faut développer la capacité de production. Les Centres pour le Commerce, par exemple, ont fait un bon travail. Ils ne reçoivent pas assez de fonds pour faire ce qu’ils devraient faire. Disons par exemple qu’un pays comme le Libéria peut exporter comme ils le peuvent – 98%, 100%  des exportations pourraient bénéficier de la franchise de douane. Mais le Libéria n’a pas encore la capacité de produire ce que le consommateur américain veut acheter.

TW : L’AGOA ne peut à elle seule actionner le développement économique, elle fait partie d’un ensemble. Pouvez-vous nous le décrire ?  
Rosa Whitaker : L’AGOA doit s’accompagner d’un renforcement des capacités. Il faut développer des initiatives sur le terrain en vue de renforcer les capacités du secteur privé à fabriquer des produits. Aucun pays au monde ne s’est développé sans motiver, promouvoir le secteur privé indigène. C’est la question en jeu. Le renforcement des capacités commerciales permettrait d’atteindre cet objectif. Il vous sera impossible de trouver un pays qui s’est développé sans renforcer ces capacités.

 
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